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Un trio
volontaire
Festival Les Nouveaux
Solistes Serres d'Auteuil 5 septembre 2003 |
La formule est simple et efficace : trois week-end de concerts, à
19h, au Pavillon des Azalées, dans le jardin des Serres d'Auteuil,
l'entrée s'effectuant par l'avenue Gordon Bennett (M° Porte
d'Auteuil), nous permettent d'entendre de jeunes solistes dans un
cadre agréable, lumineux et nettement moins protocolaire qu'une
salle cérémonieuse. Cela s'appelle précisément Les Nouveaux
Solistes aux Serres d'Auteuil, et c'est une heureuse initiative
que l'on doit à Anne-Marie Réby. Qu'on ne s'y méprenne pas,
toutefois : le programme de ces moments musicaux n'a rien de
relâché, ainsi qu'on put une nouvelle fois le constater, les
artistes de ce soir proposant des choix denses, courageux,
nécessitant un vrai engagement.
Pour commencer, nous goûtions aux saveurs aigres-douces de la
Vocalise de Sergeï Rachmaninov, une mélodie sans
parole pour soprano et piano dont il existe également une version
violon-piano que jouaient ici Stéphanie-Marie Degand et
Laure Favre-Kahn. On entend souvent cette mélopée vaguement
nonchalante qui pourrait bien faire office d'amuse-gueule à
des œuvres plus intenses ; eh bien, pas du tout : les interprètes de
ce soir nous en proposèrent une lecture sensible, d'une sonorité
parfois moins anodine qu'on s'y serait attendu, ne se contentant pas
uniquement d'un joli moelleux mais osant aussi la plainte, le
contraste et l'expressivité, sans accuser quel-que pathos que ce
fût. Nous entendions ensuite la Danse Orientale Op.2 du
même Serioja, composée deux ans plus tard, pour tout dire
lorsqu'il avait dix-neuf ans, qu'il quittait à peine
l'enseignement d'Arenski et Taneïev, quelques mois avant d'effectuer
sa première grande tournée de pianiste virtuose. Ce n'est certes pas
l'influence de ses deux maîtres que l'on remar-quera dans cette
page, mais plus celle de Rimski-Korsakov et de Balakirev pour leurs
orientalismes notoires. La pièce rend compte principalement du
travail du compositeur sur le projet d'opéra Esmeralda,
d'après Hugo, qui ne verra jamais le jour, et son Aleko,
d'après Les Tziganes de Pouchkine, qui devait être créé au
Bolchoï en mai 1893. De nombreux commentateurs n'ont voulu voir dans
cette Danse qu'une complaisante romance de salon, sans
intérêt ; elle marque pourtant la découverte toute nouvelle par
l'auteur de l'univers de Rimski-Korsakov pour lequel il développera
par la suite une admiration sans borne. Alexis Descharmes sut
nous la faire entendre avec toute la grâce qui lui revenait, dans
une sonorité magnifiquement soignée, le piano de Laure Favre-Kahn
faisant confiance au grand dépouillement de sa partie, sans
céder au moindre effet, ce qui rendit caduque toute idée de
mignardise, par exemple. Le violoncelliste confiait au public qu'il
jouait Rachmaninov pour la première fois : voilà de quoi nous donner
envie de l'applaudir prochainement dans l'opus 19, par
exemple.
Violoniste et violoncelliste avaient choisi de nous faire
entendre Duomo-nolog composé par Wolfgang Rihm il y a
une quinzaine d'années. Ils ne se con-tentèrent pas de simplement -
si l'on peut dire ! - jouer cette œuvre, et en dirent quelques
mots avant l'audition. Stéphanie-Marie Degand présenta le musicien,
ses alternatives, sa carrière, et les grandes étapes de son
parcours. Quant à Alexis Descharmes, il proposait un exposé de
Duomo-nolog, s'attachant à nous en révéler autant le style
que l'idée, comme disait le grand réformateur, accompagnant le
public dans sa future écoute par des exemples précis et quelques
détails techniques. Voilà qui n'était sans doute pas superflu, car
si Rihm passe pour le chef de file d'un mouvement nommé La
Nouvelle Simplicité, son écriture n'a rien de néoromantique,
comme certains l'affirmèrent parfois, et n'est certes pas d'un abord
si direc-tement consommable, pour ainsi dire. Si des cellules
peuvent construire ici et là des passages harmoniques, il ne
s'agit pas d'un retour en arrière, mais de l'usage d'un effet de
déséquilibre, toujours vers l'avant. Et ne perdons pas de vue que la
simplicité dont il est question n'est que toute relative,
lorsqu'on sait que dans les années soixante-dix, Wolfgang Rihm était
fasciné par les travaux de Luigi Nono, de Morton Feldmann et de
Pierre Boulez, et qu'il affirmait qu' " ...il n'y a pas de
musique sans émotion, mais pas d'émotion sans complexité... ",
tout un programme ! Le premier mouve-ment de Duomonolog
débutait par une sorte de prélude assez tonique en imitation, même
si c'est le plus souvent une imitation par opposition, mais une
imitation tout de même, d'une facture assez classique, avant de
déve-lopper des parties indépendantes. Chacun semble d'abord réagir
au geste du partenaire, avant de construire un véritable dialogue de
sourds. Les artistes de ce soir honorèrent une partition exigeante
requièrant précision et endurance. La fin du 1er mouvement ,
après une section d'une violence inouïe dans laquelle ils
déployèrent une belle énergie, les réunit à nouveau vers un climat
plus apaisé, annonçant le mouvement suivant, reposant en partie sur
la complicité, d'une nature plus aphoristique. Il est inappréciable
de pouvoir assister à une interprétation si pleinement consciente de
la teneur et du propos d'une œuvre et bénéficiant d'un réel
engagement.
Retrouvant Laure Favre-Kahn, ils donnaient pour finir
une version retenue et pudique du Trio Op.67 n°2 de
Dmitri Chostakovitch, une œuvre écrite après le premier grand
renoncement de l'auteur aux techniques dites d'avant-garde, sous
l'accusation de formalisme émise par le régime à la fin
des années trente. Saluons les d'avoir si bien rendu l'introduction
difficile et délicate tout en harmoniques, et d'avoir su donner une
lecture contrastée et d'une belle tenue de plus d'une demi-heure de
plaintes et de sarcasmes. C'était là un concert sans frivolité, sans
concession : merci !
BB |